[Témoignage] Ma vie avec un cheval borgne : « Oh beurk, mais c’est dégueu ! »

Eugénie partage sa vie avec une jument différente : en plus d’avoir du caractère, elle est borgne. Comment gérer le quotidien avec un seul oeil ?

« Oh beurk, mais c’est dégueu ! » Ça commençait bien cette histoire.

Le 03 juin 2013 je devenais propriétaire de Soya de la Galinière, anglo arabe de 7 ans, pas débourrée, et surtout borgne à droite. C’est un accident quand elle était pouliche, un accident bête dans un pré, avec une branche. 4 années maintenant qu’elle partage ma vie, 4 années de bonheur, de doutes, de peurs. Mais surtout, 4 années d’amour.

La rencontre à la hauteur de notre histoire : à l’arrache

Ma mère qui ne connait absolument rien aux chevaux est venue l’essayer avec moi deux semaines avant, mais de toute façon, soyons clairs : quand je l’ai vu, j’ai tout de suite su que c’était elle. Grande, noire, fine, une boule de nerfs et un vrai caractère de jument.

Soya est arrivée aux écuries, est descendue en catastrophe du van (chose qui n’a pas des masses évolué) après deux heures de route avec son éleveur, ça y est : elle était enfin à moi.

Rêve ultime de petite fille qui fait du poney : devenir propriétaire ! C’était chose faite, je venais de prendre perpétuité avec un cheval à un seul œil, un poil fêlé du bocal.

J’étais sur un petit nuage, heureuse à 19 ans d’avoir cette chance-là. Pourtant, j’ai vite déchanté. Jument totalement imprévisible, à peine débourrée (je crois que ça en fait c’était la partie la plus facile avec du recul). Le plus compliqué fût quand même les moqueries, et surtout,  le moule dans lequel on veut faire rentrer une grande partie des chevaux de CSO. Les remarques de nanas de mes écuries, un poil hautaines, avec leur poney hors de prix. J’avançais quand même avec ça, peu à peu, à notre rythme, avec beaucoup d’amour.

On en a eu, des hauts et des bas, mais je crois que vraiment l’amour c’est la seule chose constante de notre histoire.

Avec son handicap, tout était décuplé. Les peurs, les angoisses, la joie, tout. Un jour mon coach de l’époque a panaché avec elle. J’en voudrai toute ma vie aux gens qui n’ont pas su comprendre que tous les chevaux ne se mettent pas dans le même panier. Qu’ils sont tous différents, et que la mienne malgré son cœur gros comme une pastèque, est handicapée. Oui, handicapée, même si j’ai encore parfois du mal à dire ce mot.

Elle sautait, enchaînait, tête bloquée avec une martingale fixe, pour devenir une bonne jument d’obstacle. J’ai dû partir six mois à l’étranger, et quand je suis revenue il lui manquait 150 kilos. Maigre apparemment elle était plus docile. Là j’ai dit stop. Juste stop. J’ai pris ma jument, et trois heures pour la faire embarquer après, nous étions parties.

Le déclic

Ce jour-là j’ai compris que ce serait compliqué. Que c’était un handicap qui influait sur tout ce qu’elle était. D’une manière claire et définitive, je devrais y penser toute sa vie : ma jument a un œil en moins, est privée de la moitié de sa vision, et doit me faire confiance pour avancer, montée ou non.

J’ai revu mes pratiques, je suis passée pendant un temps au sans mors, et surtout j’ai rencontré une coach de dressage que je ne remercierai jamais assez pour tout ce qu’elle a fait pour nous.

Reprise à zéro, j’ai arrêté de monter dessus pour faire du travail à pied et essayer de récupérer la confiance en elle et en moi qu’elle avait perdue. Je venais la voir pour la brosser, la balader et je rentrais chez moi.

Nous évoluons doucement, très doucement. La confiance est définitivement la base de tout. C’est une jument dans le sang, perpétuellement aux aguets. On a eu des périodes horribles, j’ai acheté un gilet air-bag et je recommence à sauter 50cm de temps en temps, après quelques sacrées frayeurs.

Le premier hiver, elle l’a passé debout, à exploser dès qu’on essayait de la contraindre. On a donc changé de technique. Tout passait avec de la douceur et de la confiance. Elle n’a jamais essayé de me faire tomber, elle n’a jamais été violente ou contre moi, mais, mon dieu, qu’on avançait doucement !

Je nous voyais déjà « Eugénie Denat qui nous présente Soya de la Galinière ! »

Je l’avais acheté en ayant des rêves de concours, avec un tapis canon et des paillettes de partout. Perdu. Maintenant, lorsqu’on passe une séance ou je la sens bien et calme, c’est quelque chose d’incroyable pour moi, et ça me rend heureuse. Cet été je suis partie en balade en basket, tranquille, crinière et cheveux au vent, c’était incroyable et impensable quand je l’ai connu.

Alors clairement le témoignage « Avoir un cheval borgne » qu’est-ce que c’est ? Une remise en question perpétuelle pour lui faciliter la vie : elle est suivie plusieurs fois par an par une ostéopathe incroyable. Ma coach fait un vrai travail de fond, mon père fantastique va la voir dès que je ne suis pas là juste pour la câliner, ma meilleure amie qui l’aime comme si c’était la sienne m’épaule dès que j’ai des moments de flottement. Ce n’est pas rien. On en rigole entre nous maintenant, mais c’est quand même difficile parfois.

On doit apprendre à passer au-dessus des remarques, des critiques, qui sont nombreuses et permanentes.

Je pense que les gens ne se rendent juste pas compte, ou alors c’est une question de valeurs dans le monde du cheval, je ne sais toujours pas. Sinon, ça ne change plus tellement quand je la monte. Je ne me rends plus compte des choses, pas compte de son handicap dans le travail. Elle saute avec une autre cavalière que moi depuis peu, et elle enchaîne 1m. Ça a été difficile de la laisser à quelqu’un, mais la cavalière n’a pas l’affect que j’ai, donc c’est pas plus mal, c’est un bon équilibre pour se remettre en confiance.

Je ne sens pas la différence avec un autre cheval je crois, je ne sais plus en fait. Parfois quand je vois son œil énuclée ça me surprend. J’oublie encore qu’il lui manque un œil. Quand je longe c’est un peu différent, mais on s’y fait, et elle aussi.  Un cheval tout borgne qu’il est reste un cheval montable, « comme les autres », avec ses particularités.

En tout cas une chose est sûre : j’ai déchanté du monde du cheval le jour où j’ai eu une jument différente des autres.

Des gens cavaliers ou non, des « professionnels » et c’est une bonne chose. Elle m’a fait repenser la vision que j’avais de l’équitation, du cheval et du respect de l’autre. Pourquoi a-t-on un cheval, au fond ? Quand j’arrive aux écuries, elle hennit. À chaque fois, même si je viens plusieurs fois par jour. Ça vaut tous les concours du monde à mes yeux.

Elle a développé quelque chose de différent du fait de son handicap, une sensibilité et une bêtise que j’adore, qui font ce qu’elle est. C’est une jument totalement à l’écoute (ça ne veut pas dire qu’elle fait ce que je demande pour autant…) elle me connaît par cœur, elle anticipe mes demandes, mes mouvements, mes émotions. 

Alors même, quand elle m’écrase le pied parce qu’elle n’a pas vu une branche et qu’elle fait un saut de côté dans mes bras, si c’était à refaire je le referai mille fois.

Eugénie Denat

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Cavalière du dimanche (et du samedi) l’univers du cheval me fascine plus qu’une part de cheesecake. Heureuse propriétaire d’un troupeau de trois équidés, ils me servent de laboratoire de recherche pour des écrits très sérieux (non) et transpirants de swag (oui). Dans la vie je tape du clavier en tant que Journaliste Freelance & Grand Manitou de Georgette Mag.

4 Comments

  • Merci beaucoup d’avoir partagé ce témoignage. La tendresse transpire dans chaque mots, c’est touchant et révoltant à la fois ! Je souhaite une merveilleuse continuation à ce duo 😉

  • J’ai aussi mon cheval borgne. Enfin lui a perdu la vue de son œil droit suite à une maladie infectieuse…il a toujours son œil mais ne voit rien.
    Heureusement c’est un cheval qui est né chez moi, n’a jamais changé d’écuries et avait été débourré par un professionnel comportementaliste, il avait donc toute les cartes en main pour rester zen. Je ne le remercierais jamais assez de toute la confiance qu’il m’a donné en enchainant les parcours, les balades, les passages étroits…sans aucun doute le cheval de ma vie!
    Il vit maintenant une retraite paisible et bien méritée 🙂

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