[Témoignage] Toujours écouter son cheval… avant les autres

Il s’appelle Iscariote, mais j’ai l’habitude de préciser que ce n’est pas de ma faute. Nous nous sommes rencontrés très jeunes, en  2001. J’avais 10 ans, je montais en club depuis toute petite et bien évidemment, je rêvais d’avoir un cheval rien qu’à moi, avec lequel construire une relation unique et extraordinaire… ( ai-je vraiment besoin de préciser que j’étais fan de l’étalon noir? ). Et en dépit du bon sens, mes parents ont accepté. Étant totalement étrangers au monde du cheval, je pense qu’en vérité ils ne savaient pas dans quoi ils s’embarquaient, et pour être totalement honnête, je n’ai pas souvent entendu « non » dans ma jeunesse ( aveux d’une pourrie gâtée en rémission… )

Lui, il avait 3 ans, pur sang anglais plein papiers.

Il sortait de 3 mois d’entraînement de course et venait d’être castré. Léger, sculpté avec une finesse d’orfèvre, il avait tout du futur champion. Sauf le souffle. Rapidement son entraîneur a dû se rendre à l’évidence : il souffre de cornage, un problème respiratoire, qui l’empêchera de fournir de gros efforts. Adieu les hippodromes…

C’est donc peu après ce constat que nous avons été mis en relation avec son propriétaire par un ami commun, et que nous sommes partis, un week-end de 15 août, un van attelé derrière le vieux break de mon père, chercher MON cheval.La suite, comme on peut s’en douter n’a pas été toute rose, à 10 ans je n’avais évidemment pas la force, ni le niveau, pour gérer un cheval de cette puissance — bien que doux comme un agneau. Nous l’avons donc confié au club pendant une année entière le temps de parfaire son débourrage (très sommaire dans le monde des courses…)  par des cavaliers confirmés. Bon élève, Isca (comme je l’ai toujours appelé) à néanmoins tenu à faire goûter le sable à chacun de ses cavaliers. Mais quoi, on allait tout de même pas lui en vouloir d’être « joyeux » ?Passé cette année, j’ai repris confiance en moi, et le déclic s’est produit. Plus de crainte, plus d’appréhension, rien de pouvait m’arriver, j’étais avec LUI. Plus nous progressions, plus il me prouvait à quel point je pouvais lui faire confiance. Calme olympien sur son premier cross, lancés d’encolure pour rattrapage de cavalière en détresse (accroche toi, le parcours n’est pas fini voyons!), concentration et discipline incroyable sur nos premiers CSO… Bref le rêve qui devenait réalité !

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Et puis, la vie a continué, j’ai grandi, j’ai dû changer de ville pour mes études, je ne pouvais plus venir qu’une fois par semaine… C’était difficile mais je me disais que c’était provisoire. J’ai terminé mes études et j’ai rencontré le garçon qui partage ma vie encore aujourd’hui. Nous avons décidé de rester dans cette ville, pendant au moins quelques années. Cette fois, plus le choix, il fallait que mon DouDou nous rejoigne, plus question d’aller squatter chez mes parents tous les week-end.

J’ai mis plusieurs mois à trouver une écurie  » correcte  » pour accueillir mon loulou en pension ( boxes trop glauques, paddock trop petit, sorties trop rares, pension exorbitante, etc…. ). Et puis finalement, premier job décroché, premier appart’ avec mon chéri, le cheval à coté… tout se goupillait parfaitement.

Et puis, j’ai rencontré une fille aux écuries : M, avec qui j’ai beaucoup sympathisé.

Alors oui, ça m’était déjà arrivé de sympathiser avec quelqu’un, je suis sauvage mais quand même… Mais c’était la première fois que je ressentais cette sorte d’alchimie, on était totalement sur la même longueur d’onde, la même vision de l’équitation, alors qu’il est assez rare que je sois complètement d’accord avec les idées et méthodes d’un cavalier… En somme, je venais de me faire une amie, une vraie ! Elle avait 20 ans de plus que moi, et possédait  3 chevaux, qu’elle avait mis en pension à l’écurie, pendant qu’elle terminait les travaux de son propre haras. Et quel projet ! Une piste de galop engazonnée, de grands paddocks en herbe, une immense carrière en forme de lac, avec des arbres à l’intérieur, un marcheur en eau… Bref de quoi faire rêver n’importe qui ! Quand sa structure le lui a permis, M est partie y vivre avec ses chevaux et nous sommes restées en contact. Elle m’invitait pour un apéro par-ci, un barbecue par là… me faisait visiter son écurie aux boxes spacieux et lumineux, me décrivait la suite des travaux…. Et puis un jour, elle m’a tout gentiment proposé de prendre Isca en pension chez elle.

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« Bon, le haras n’est pas encore ouvert officiellement, mais toi tu es une amie, c’est pas pareil, on s’arrangera, tu auras qu’à me payer en liquide, et je te ferais payer moins cher »

Imaginer mon DouDou gambader dans ces grands parcs bien verts au lieu de son petit paddock en terre battue, j’attendais que ça, et puis après tout, la pension où nous étions commençait a décliner un peu niveau entretien….

Un mois plus tard nous prenions quartier au haras de M. C’était génial, mon cheval coulait des jours paisibles, le nez dans l’herbe, et moi j’avais enfin trouvé quelqu’un en qui avoir pleinement confiance pour s’occuper de mon DouDou. Bon, nous n’avions pas encore de carrière en sable pour travailler, mais ça allait venir, il suffisait d’être patient…

Un jour, M m’a proposé une petite séance de coaching, dans la carrière en herbe… J’ai hésité sachant mon DouDou trés sensible des pieds, j’évitais depuis plusieurs mois d’en demander trop sur ce sol assez dur,  mais M m’a rassurée, « ça ne craint rien du tout, il n’est pas en sucre ».

Le lendemain, j’ai retrouvé mon cheval raide boiteux. Après passage du maréchal et du véto, on n’a rien trouvé de plus qu’une douleur dans le pied, possiblement dû à la sensibilité de la sole. Je m’en suis énormément voulu. Je m’en doutais, et je ne me suis pas écoutée, au final c’est lui qui trinque… Écœurée je l’ai laissé au repos, attendant que son pied se remette et que la carrière en sable soit enfin construite, presque un an après notre arrivée…

Je me suis absentée une semaine en vacances et à mon retour, j’ai retrouvé mon DouDou bien amaigri. J’en ai parlé à M, qui m’ a expliqué qu’une invasion soudaine de moucherons l’avait fortement agacé au parc et qu’il avait passé ces derniers jours à tourner en rond pour s’en défaire… On s’est alors entendu pour augmenter un peu la ration et passer à 9 litres de floconnés par jour (au lieu de 8).

Les semaines passaient et je constatais que mon cheval ne reprenait pas beaucoup d’état.

M me disait bien qu’à 17 ans, un pur sang mets parfois du temps à reprendre du poids, et je savais qu’elle avait raison, mais là c’était vraiment long… Je lui ai parlé de faire venir le vétérinaire et elle m’a répondu de le vermifuger d’abord . Bon, le dernier datait de seulement 5 mois mais soit, on ne sait jamais.

Quelques jours après le vermifuge, nous avons constaté toutes les deux, ravies, une nette amélioration. Ouf c’était donc ça ! Sauf que, peu de temps après, j’ai trouvé encore que son état s’était dégradé. M a acquiescé et m’a dit qu’il restait peut être des larves et m’a conseillé un vermifuge spécial pour larves. J’ai acheté le dit produit et l’ai donné à mon cheval, non sans avoir demander l’avis du vétérinaire qui a semblé trouver ça cohérent.

Pour aider encore un peu mon loulou, M a augmenté encore la ration on est arrivé, petit à petit à 12 litres de floconnés par jour (ce qui est énorme) ! Pourtant… les améliorations étaient longues… trèès longues…

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M m’a dit qu’elle avait appelé un ami éleveur qui lui a parlé d’intestin trop long, qui entraînerait un problème d’assimilation, elle m’a conseillé d’acheter un aliment spécial pour les vieux chevaux… Chaque fois que je me décidais à faire venir le vétérinaire, j’avais l’impression de retrouver mon cheval plus rond le lendemain alors je me disais que je n’était juste pas assez patiente. Et puis non, ça se dégradait à nouveau. C’était à ni rien comprendre, je ne savais vraiment plus quoi penser…

Et puis un jour, il a dit stop.

J’étais venue le mettre dans un grand parc (parce que M ayant officiellement ouvert son haras, elle ne voulait plus laisser les chevaux une journée entière dans les parcs mais seulement quelques heures. Refusant que mon cheval passe la journée au box, il était donc sorti…dans un petit paddock en terre battue…)

Je le ramène à la stalle de pansage pour un petit décrassage avant de le ressortir de l’écurie pour aller dans le grand parc quand soudain, mon DouDou d’ordinaire tout calme, saute en l’air. Coup de cul, saut de mouton, j’ai droit à la totale. Je le gronde un peu et me fâche, mais le voilà qui se mets carrément debout, cabré face à moi. Un peu perplexe, je décide de le laisser se défouler dans un petit paddock (dont il sort pourtant) car l’expédition jusqu’aux grands parcs dans cet état me parait bien risquée.

Je lâche le monstre, tape des mains pour l’encourager à se défouler et… l’observe se ruer dans un coin du paddock ou restaient quelques brindilles de foin. J’essaie de le repousser, saute, cours, rien y fait, il y retourne constamment. Je ne comprends pas, il est pourtant loin d’être un goulu, plutôt du genre à trier le brin d’herbe qui lui plaira le plus… Et là j’ai levé la tête et j’ai compris. Plus haut, dans l’écurie, ils distribuaient le foin dans les boxes au moment ou j’ai quitté l’écurie. Chose qui d’ordinaire, l’aurait à peine fait levé la tête. Mais là c’était différent. Parce que là, il avait FAIM. Ce n’était pas juste l’excitation de l’heure du repas non non, il avait FAIM. Et la maladie fantôme après laquelle je courrais depuis des mois, c’était tout bonnement la nourriture… La vérité venait de me sauter aux yeux : depuis le début M me mentait.

Elle n’a jamais augmenté la ration, et pire, elle affamait mon DouDou depuis des mois, sous mon nez…

Et puis, tout c’est emboîté, comme un puzzle récalcitrant dont on trouve enfin la pièce manquante… Les sacs de maïs que j’achetais moi même pour mon cheval et qui se vidaient de plus en plus vite, les visites véto déconseillées, puis reculées par une manifeste et soudaine prise de poids, mon cheval de plus en plus caractériel au moment des repas, presque devenu irrespectueux pour une touffe de foin…. Et puis depuis combien de temps n’avais-je pas assisté à l’heure du repas de floconné ? Après tout, il n’était pas rare que je reste  un peu tard le soir, parfois pour papoter avec M, parfois pour m’occuper d’Isca, et j’avais l’habitude de l’aider à distribuer les rations… Pourquoi attendait-elle que je parte pour nourrir maintenant ? 
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J’étais tellement abasourdie, je suis restée sans voix. Dès le lendemain j’ai trouvé une écurie qui pouvait accueillir mon DouDou et nous sommes partis quelques jours après. M à eu l’air ravie d’apprendre que je partais. Elle m’a avoué qu’elle n’en pouvait plus de « voir cette craspouille traîner ici », le tout avec le même sourire chaleureux qui accompagnait ses phrases depuis 2 ans…

Un bilan vétérinaire complet confirmera mes soupçons quelques jours après notre déménagement.

Aujourd’hui, Isca va beaucoup mieux mais il lui aura fallu plusieurs mois pour se retaper correctement, avec seulement la moitié de la ration que M prétendait lui donner, je n’ose même pas imaginer ce qu’il mangeait réellement à cette époque… Le souvenir le plus dur que je garderais de cette expérience restera son arrivée aux nouvelles écuries. Le soir de son premier repas, alors que les palefreniers préparaient les seaux de grain et que les chevaux s’impatientaient, il a levé la tête pour voir ce qui déclenchait cette agitation. Lorsqu’il a vu le seau de grain passer devant son nez, il a baissé la tête et a regardé le sol, tristement, comme s’il pensait « encore pas pour moi ». Je me suis mordu les lèvres pour ne pas pleurer.

Je n’ai jamais confronté M à ce qu’elle a fait et je n’ai donc pas de réelle explication, juste des suppositions. Les rumeurs disent qu’elle devait beaucoup d’argent un peu partout, et je sais qu’elle aspirait à une orientation CSO de haut niveau. Difficile pour moi en tant que première pensionnaire, de faire vitrine avec mon vieux cheval de 17 ans sans aucune performance officielle à son actif, et qui ne pouvait même plus sauter à cause de ses pieds…

Maintenant, tout va bien, j’ai enfin retrouvé mon cheval comme à ses jeunes années, beau, musclé et clairement heureux.

On va a son rythme il a maintenant 18 ans, mais je suis rassurée de constater que sa confiance en moi n’a pas pris une ride.Je tenais à partager cette expérience pour mettre en garde les propriétaires, qui comme moi, s’en remettent aux professionnels pour soigner et s’occuper de leurs chevaux… Sachez garder votre esprit critique, faites vous confiance et faites confiance à votre cheval, il n’y a que lui qui puisse réellement vous dire ce qui ne va pas.

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7 réponses sur “[Témoignage] Toujours écouter son cheval… avant les autres”

  1. Ce n’est jamais facile, on peut facilement se faire dire la messe & ne pas se rendre compte de ce qui se passe réellement. Certaines personnes sont habiles dans l’art de la manipulation.

    1. En effet c’était le cas. Aprés quelques temps j’ai pris conscience que cette personne correspondait totalement à la description du pervers narcissique… On croit toujours que cela n’arrive qu’aux autres, c’est là le piège.

  2. Erk… Quelle horreur, le texte m’aura mis les larmes aux yeux.
    C’est compliqué pour un petit propriétaire de laisser son cheval aux bons soins de l’écurie de son choix. On ne peut jamais savoir ce quil s’y passe vraiment, et il y a tellement d’histoires…
    Heureusement des ecuries sérieuses et responsables il y en a aussi.
    Contente pour ton doudou qui a du retrouver la forme depuis.

  3. Outch! C’est choquant 🙁

    Tu ne t’es pas senti capable (attention ce n’est pas un reproche), de la confronter à ce qu’elle a fait? C’est de la maltraitance, c’est grave… J’espère que les chevaux qu’elle a à l’heure actuelle sont bien nourris :/

    En tout cas, c’est bien de nous faire partager ce témoignage : on doit toujours faire attention, même face à des professionnels 🙂

    1. En fait, sur le coup, je n’osais pas en parler tant que je n’avais pas trouvé de solution de replis pour déménager le cheval en urgence et que n’avais pas d’autre choix que de le laisser la bas… j’avais simplement peur qu’elle fasse encore pire ( quoi je ne sais pas, mais quand on est déjà capable d’en arriver là…. )
      Et puis au final, j’avais tellement de rage envers elle que j’ai préféré faire semblant, comme elle, comme si tout était normal. Je crois que si j’avais fait tomber les masques, j’aurais pu aller jusqu’à être violente envers elle, je ne suis pas sûre que j’aurais pu me contenir…

      Pour ce qui est de ses autres pensionnaires, ils m’ont tous tourné le dos quand je suis partie, bloquée sur les réseaux sociaux etc… donc ils n’ont jamais connu ma version des faits, elle leur a bien retourné le cerveau. J’espère juste que ça leur aura mis la puce a l’oreille si jamais leur cheval commence à perdre de l’état. Mais ça m’étonnerai qu’elle soit capable de garder des pensionnaires plus de quelques mois, elle est beaucoup trop instable psychologiquement, je l’ai vu faire avec d’autres.. le chaud, puis le froid… les gens partent vite quand ça se complique.

      Et pour ma part, j’avoue aussi que cet épisode m’aura profondément marquée et j’ai fait le choix volontairement d’aller de l’avant, et d’effacer au plus vite cette mésaventure. Entrer dans des procédures judiciaires ou légales m’aurait demandé trop d’investissement, elle n’en vaut pas la peine.

  4. Mon dieu ça m’a mis les larmes aux yeux, quelle histoire …

    J’ai moi aussi rencontré un pervers narcissique dans le monde du cheval. Ce n’est pas comparable a ton histoire bien sur ! J’ai falli vendre mon cheval tellement cette personne m’a fait culpabilisé en me faisant croire que je n’arriverais jamais à m’en sortir avec et à m’en occuper… J’ai quitté la pension et maintenant mon cheval est à la maison et tout va bien.

    Ces gens sont instables et surtout on un gros déficit de confiance en eux je pense et qu’ils rabattent ça sur les autres.

    En tout cas je te souhaite une bonne continuation à toi et à ton loulou !! Fait toi confiance c’est toi qui le connait plus que tout autre 🙂 et puis les autres on s’en fou il faut que l’on ai confiance en nous !! 😉

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